CAHIER D’ESPÉRANCE N°927 « Pardonner l’irréparable pour une nouvelle justice »

Stéphane Jacquot l’annonce d’emblée: son propos est enraciné dans une expérience de résilience. Frappé dès son jeune âge par la mort de ses parents, puis par l’assassinat de la mère de la famille où il avait été accueilli, toute sa vie est orientée par le choix de vivre et de se battre, un combat qui prendra la forme d’engagements associatifs et politiques d’aide aux victimes et aux détenus. Dans cet ouvrage, il fait état de cet engagement et de ceux qui le partagent, avant de donner des pistes pour le renforcer et l’élargir. Adoptant résolument le point de vue des victimes, il invite à un exercice d’empathie: ensemble, victime, auteur et lecteur, nous entreprenons le parcours que fait une victime, depuis l’agression, la rencontre avec la police, le passage devant la justice, la confrontation avec l’agresseur. Ce parcours vise tout à la fois la réparation pour la victime et la réinsertion pour l’agresseur. La police, tout d’abord, aidera la victime d’autant mieux qu’une confiance existe à son égard: pour la restaurer, l’auteur propose ici une série de mesures. La rencontre avec la justice aidera la victime à se relever, à condition qu’une place plus grande soit donnée à la justice réparatrice. Un témoignage en est donné avec la lettre de M. et Mme Chenu, dont le fils a été victime, en 2002, d’un meurtre homophobe : ils écrivent à ses assassins et l’un d’entre eux acceptera un échange, entamant un véritable chemin d’humanisation. Plus largement, Stéphane Jacquot présente, avec justesse et concision, les origines et les développements de cette justice dans le monde. Il précise en particulier le rapport entre justice réparatrice et pardon. Un entretien d’une grande délicatesse, avec l’humoriste Jean-Marie Bigard, témoigne de sa démarche de pardon envers l’assassin de son père. Certes, la justice réparatrice n’est pas le pardon, mais c’est dans le pardon qu’elle puise son orientation; et le pardon, lorsqu’il est vécu, en accomplit le mouvement. Mais le souci de l’auteur, porté par l’empathie, non plus seulement pour la victime, mais aussi pour l’agresseur en train de vivre sa peine, se porte sur le détenu. Il réfléchit ainsi au sens de cette peine, promouvant de nouvelles alternatives à la prison, et la création d’une agence de travail pour favoriser la réinsertion.

Ce parcours reste animé par la conviction qu’il existe pour chacun, victime comme agresseur, une « seconde chance » – ce que l’auteur nomme pardon – afin de rendre la victime actrice de sa reconstruction et l’agresseur de sa réinsertion.

Toute la pertinence du propos tient à l’expérience, à la fois personnelle et institutionnelle, de l’auteur, dans l’aide aux victimes et aux détenus. Il embrasse d’un seul regard la victime, l’agresseur et les médiations de leur rencontre. On sera sensible à la justesse de la démarche : prendre le point de vue de la victime, le garder jusqu’au bout de son aventure de reconstruction et, sur le chemin, inclure le parcours de réinsertion de l’agresseur.

Guilhem Causse s.j.

Professeur au Centre Sèvres


Conférence de Mgr Jacques Turck
le jeudi 21 février 2019 à NDP

La pensée sociale de l’Eglise selon les Ecritures

Monseigneur Jacques Turck est prêtre du Diocèse de Nanterre, il a été secrétaire de la Commission Sociale de l’épiscopat. Il a œuvré au Mexique dans l’accompagnement des personnes exerçant des responsabilités. Il fut le premier Recteur de la Maison d’Eglise Notre Dame de Pentecôte. Il est spécialiste de la Pensée Sociale de l’Eglise (PSE) et s’est préoccupé de savoir comment les textes du Magistère, en ce domaine, se référaient aux Ecritures, travail de recherche qu’il expose dans son livre « Selon les Ecritures, les sources bibliques de la Pensée Sociale de l’Eglise ». Cette démarche a été approuvée et encouragée par Monseigneur Martino, alors Président du Conseil pontifical « Justice et Paix ».

PROPOS DU LIVRE « Selon les Ecritures, les sources bibliques de la Pensée Sociale de l’Eglise »
(Editions Salvator 2018)

« Si l’on connait les grands textes de la doctrine sociale de l’Eglise et les événements qui en sont à l’origine, on connaît mal en revanche les sources de celle-ci. Les textes publiés sous forme d’Encycliques, d’Exhortations pastorales ou de Déclarations, se réfèrent-ils à l’Ecriture Sainte ? Autrement dit, les principes et les repères mis au jour par la pensée sociale le sont-ils conformément aux Ecritures ? Or ce lien et cette conformité sont essentiels pour que la pensée sociale puisse prétendre éclairer le positionnement de l’Eglise et l’agir des chrétiens catholiques dans les sociétés où ils vivent. » (page 13)

TROIS REALITES EN INTERACTION

  • L’enseignement de l’Eglise ou Magistère et le Compendium de la Doctrine sociale de l’Eglise publié en 2005
  • Les Ecritures
  • L’incarnation dans l’homme ou dans sa situation sociale

L’enseignement de l’Eglise offre de nouvelles interprétations des Ecritures, en tenant compte de situations sociales nouvelles, même si le Magistère ne se contente pas de s’adapter à l’actualité sociale.

D’où la double approche de Monseigneur Turck, s’appliquant d’une part à recenser dans les textes de la PSE, les références aux Ecritures, assez rares d’ailleurs, et d’autre part, en relisant la Bible et en soulignant les éléments qui peuvent fonder l’agir humain dans la société.

EXEMPLE DE TEXTE DU MAGISTERE : RERUM NOVARUM

1891: Parution de l’Encyclique Rerum Novarum par Léon XIII (Des choses ou des situations nouvelles)    Ou comment inscrire l’Evangile dans des réalités sociales nouvelles ?

Ce premier texte est contemporain de l’industrialisation et de l’exode rural qu’il suscita en Europe, provoquant ainsi de nouvelles conditions de vie et de travail.

Quant à l’ancrage de ce texte dans les Ecritures, notons qu’en 1891, le renouveau biblique n’est pas encore d’actualité, la méthode historique n’apparaîtra qu’au début du XXème siècle. Toutefois, on y trouve plusieurs références bibliques éclairantes.

Le texte de l’Encyclique décrit le contexte et souligne ce paradoxe : le progrès technique contribue à creuser les écarts entre riches et pauvres. Puis il se réfère à l’Ecriture, notamment au Livre de la Genèse pour rappeler l’origine de la pénibilité du travail : « …maudit soit le sol.  C’est par un travail pénible que tu en tireras ta nourriture » (Genèse 3-17). Ce problème semble insoluble, mais Léon XIII s’élève contre la façon dont les riches traitent les prolétaires. Nouvelle référence aux Ecritures : Léon XIII cite la lettre de Saint Jacques et dénonce ce que l’apôtre écrivait à propos « du salaire que vous avez dérobé par fraude à vos ouvriers… » (Jc 5,4)

LA PENSEE SOCIALE DE L’EGLISE, PORTEUSE DE LA BONNE NOUVELLE

Nous sommes face à une seule et même proclamation de la foi, divisée en deux :

Les apôtres, témoins annonçant la Résurrection du Christ.

Mais Jésus-Christ ne parle pas seulement de sa mort et de sa résurrection : il annonce le Royaume de Dieu : las aveugles voient…

Des signes nous montrent en effet que ne Royaume de Dieu a déjà commencé…et c’est aussi le rôle de la PSE de mettre en lumière ces signes.

QUELLE EST LA METHODE DE LA PENSEE SOCIALE DE L’EGLISE ?

Il s’agit d’une pensée évolutive qui procède en trois étapes :

Observer ce qui se passe dans le monde (pollution, terrorisme, Internet…), ainsi que les nombreux signes des temps ; pour se demander comment apparaissent les signes du Royaume dans ces événements qui marquent les relations entre les hommes.

Croiser les regards sur la réalité des choses nouvelles, croiser les Écritures, la Tradition et le témoignage du peuple de Dieu (par exemple l’économie solidaire, l’accueil des immigrés…)

Déduire et proposer des principes et des repères pour agir.

Parmi ces principes, ont été énoncés :

  • Le principe de destination universelle des biens
  • Le principe de subsidiarité
  • Le principe de réalité
  • Le principe de participation
  • Le principe de laïcité
  • Le principe de liberté de conscience et de liberté religieuse

Le principe de diversité et d’égale dignité de tout être humain

Auquel Benoît XVI a ajouté le principe de responsabilité, de protection, (le droit d’ingérence).

ENSEIGNEMENT DE JESUS

Dans sa première prédication, Jésus enracine lui-même son enseignement  dans l’Ancien Testament : « Les aveugles voient… » Non seulement Jésus enseigne, mais il pose des actes, avec les lépreux, les étrangers…

Quand on choisit de s’appuyer sur la Parole de Dieu, il faut d’une part analyser rigoureusement le contexte du texte (à qui s’adresse-t-il, comment ?…) et d’autre part ne pas simplement répéter la parole de Dieu. Elle est vivante, elle a quelque chose à me dire aujourd’hui. L’interprétation peut être, elle aussi, inspirée. Notons qu’avec la parabole de Lazare et du riche, Jésus offre un modèle d’interprétation particulièrement intéressant. Etonnamment, les paraboles ont été peu citées dans la PSE, alors que beaucoup ont des connotations économiques et sociales.

Les Pères de l’Eglise ont été les premiers à actualiser l’Evangile aux réalités de leur époque, pour leur communauté.

Nous sommes encore appelés à faire ce travail aujourd’hui.

Suite et fin dans le prochain Cahier


N°927 Semaine du 15 au 22 Mai 2019

Vous pouvez télécharger le Cahier d’Espérance N°927au format PDF : 2019 – 927