Cahier d’Espérance n° 804 : «6ème Conférence de Carême : Justice pour la terre»

« Chaque communauté peut prélever de la bonté de la terre ce qui lui est nécessaire pour survivre, mais elle a aussi le devoir de la sauvegarder et de garantir la continuité de sa fertilité pour les générations futures », écrit le Pape dans son Encyclique « Laudato si » (LS 67).

Hélas, l’humanité s’est longtemps comportée en propriétaire et a cru pouvoir disposer à sa guise de cette terre qui lui était seulement confiée en gérance.  Nous commençons  à  en prendre conscience, mais sans vraiment vouloir changer de comportement alors qu’il y a urgence. La terre est abîmée ; son avenir est fragile.  « Parmi les pauvres les plus abandonnés et maltraités, se trouve notre terre opprimée et dévastée qui  ‘gémit en travail d’enfantement’ (Rm 8, 22) », écrit le pape François (LS 2).

Les pauvres paient déjà le prix fort de cette situation. Ce sont eux les premières victimes d’une gestion irresponsable des ressources de la terre.  C’est pourquoi, écrit encore le Pape, on ne peut faire autrement que « de reconnaître qu’une vraie approche écologique se transforme toujours en une approche sociale, qui doit intégrer la justice dans les discussions sur l’environnement, pour écouter tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres » (LS 49). Le sort des pauvres et celui de la terre sont indissociables, car « tout est lié ». L’écologie n’est donc pas une préoccupation de riches, comme on l’entend dire parfois. Se préoccuper de l’écologie, c’est se préoccuper des pauvres! Aujourd’hui, l’engagement en faveur d’une plus grande justice sociale va de pair avec le souci pour la terre.

L’Encyclique du pape François manifeste que la tradition chrétienne peut contribuer utilement à la réflexion et donner des orientations pour l’action en faveur d’une plus grande justice pour la terre. Avec cette conviction que le monde, pour être préservé, doit d’abord être sauvé de l’absence de Dieu. Car une terre sans Dieu sera vite perçue comme sans valeur propre et donc ouverte à une exploitation sans vergogne. Pour rendre justice à la terre, il nous faut rendre justice à Dieu en lui rendant ce qui lui revient : la louange et la gratitude pour tout ce qu’il a créé.

Père Dominique Greiner

 Rédacteur en chef à La Croix


3ème Conférence de Carême

le 25 février 2016

Justice et médias

Reporters d’Espoir ou le journalisme constructif

par Gilles Vanderpooten

 

Gilles Vanderpooten est journaliste, auteur et directeur de l’association « Reporters d’Espoirs » qui vise à promouvoir un journalisme de construction, de solutions, contre
un journalisme qui privilégie le sensationnel et le négatif, qui  jusqu’à présent, dans une certaine limite, se « vend mieux ».

En lisant les journaux, on constate que les organes de presse se substituent parfois à la justice en revendiquant le droit d’informer le public sur les « affaires ». Le tournant est pris en 1898 avec le « J’accuse » de Zola à la Une de l’Aurore. L’écrivain se pose en avocat et en accusateur public contre le tribunal militaire qui a condamné Dreyfus. Son action aboutira à un nouveau procès, devant un tribunal civil, à l’acquittement et à la réhabilitation de Dreyfus. On retient que c’est avec cet épisode que la presse s’impose comme un véritable contre-pouvoir. Aujourd’hui, un média comme Médiapart se pose en contre-pouvoir. Ses enquêtes peuvent apporter des informations à la police et à la justice comme ce fût le cas dans l’affaire du Ministre du Budget, Jérôme Cahuzac,  qui niait avoir ouvert un compte dans un paradis fiscal et a dû finalement avouer.

Prendre ainsi position n’est pas toujours sans risque. Zola a été conspué par une partie de l’opinion et de la profession ; à notre époque, le journaliste Denis Robert qui s’était attaqué à l’affaire Clearstream a vu ses livres interdits avant qu’il ne lui soit rendu justice au nom de  » l’intérêt supérieur » que constitue le devoir « d’informer le public sur un sujet d’intérêt général « …et ce au bout d’une dizaine d’années de procédures.

Cela étant, le rôle des médias n’est pas toujours glorieux. Le temps de l’information n’est pas celui de la justice. Il y a souvent emballement : ainsi une grande partie de la presse avait pris fait et cause pour une jeune femme qui prétendait avoir été victime d’une agression anti-sémite dans le RER B, agression qui était le fruit de son imagination. Lorsque Dominique Baudis, alors président du CSA, a été victime de rumeurs, une partie de la presse s’en est fait trop largement l’écho. Le jugement des journalistes n’est pas infaillible, même si l’investigation extra-judiciaire reste indispensable.

Sous prétexte d’information, il peut y avoir imprudence. La couverture des attentats par les chaînes télévisées d’information en continu a été très critiquée ; elle a d’ailleurs fait
l’objet d’un avertissement du CSA.  En indiquant où étaient cachés certains otages alors que le terroriste était encore dans la place et susceptible d’entendre les informations diffusées, les journalistes mettaient potentiellement en danger la vie de ces personnes.

Enfin, il y a risque de partialité quand la chronique ou le reportage reprend des catégories sans les analyser suffisamment. Gilles Vanderpooten cite un document d’Envoyé Spécial sur la cité de la Villeneuve, présentée comme « le rêve brisé » de l’utopie de vivre ensemble. Les habitants ne se sont pas reconnus dans cette vision, une plainte a été déposée qui n’a pas été reçue. La chaîne LCP Public Sénat a fait une mise au point avec un reportage alternatif titré « La Villeneuve, l’utopie malgré tout », luttant ainsi contre cette attirance négative des médias pour les quartiers sensibles.

Plutôt que justice, Gilles Vanderpooten privilégie le terme de justesse appliqué à l’information. On a souvent l’impression, souligne un auditeur, que ce qui concerne les
religions en général et l’Eglise catholique en particulier est rapporté de façon parcellaire voire mensongère.

Comme le disait Albert Londres, le rôle du journaliste n’est pas de faire plaisir ou de porter tort mais de porter la plume là où ça fait mal ! Et Gilles Vanderpooten d’ajouter :
« … sans oublier de mettre la lumière sur des remèdes, des solutions possibles ». Car la réalité du monde est complexe et difficile, et les journalistes doivent la refléter. On a tendance à penser que l’information n’est valable que si elle fait du bruit et reflète avant tout une tension.

Or, selon un sondage récent, 61% des Français jugent que les médias donnent trop de place aux « mauvaises nouvelles ». Un trop-plein de négatif entraîne le fatalisme et les médias ont sans doute leur part dans le pessimisme français. L’information juste peut et doit donner envie d’agir. Les médias doivent faire connaître et relayer les solutions apportées aux problèmes du monde par des citoyens, des collectivités, des entreprises. A titre d’exemples : l’invention du micro-crédit par Muhammad Yunus, l’organisation de commerçants siciliens qui se regroupent pour refuser l’impôt mafieux. C’est l’objectif de Reporters d’Espoirs qui essaie, sans angélisme, de diffuser ce type d’initiatives dans la communauté journalistique, pour que cette dernière s’en fasse l’analyste et le relais. Le numéro « Libé des solutions » a été un succès, avec des ventes en kiosque supérieures de 25% aux ventes habituelles. On considère que 18 millions de lecteurs en France seraient touchés par la Semaine des Solutions organisée par l’association, pendant laquelle 30 médias partenaires mettent en exergue des initiatives positives et travaillent sur le contenu de solutions. Mais certains médias, notamment les chaînes privées d’information télévisée en continu, restent difficiles à convaincre. La nécessité du format court ne saurait empêcher l’éthique de la parole.Reporters d’Espoirs s’appuie sur des réseaux locaux et internationaux de journalistes, au Danemark, en Italie, en Ukraine, aux Etats-Unis… et, dans le cadre de l’identification
d’initiatives constructives, sur des centaines de « sources », parmi lesquelles figurent des organisations d’inspiration chrétienne – Caritas, Secours Catholique, Fondation d’Auteuil et divers mouvements coopératifs. Le recours aux agences de presse qui certes, fournissent parfois des informations erronées ou des non-informations, reste utile. La tentative de l’association de créer sa propre agence n’a pas rencontré son modèle économique. L’association vit pour 30% des événements organisés, pour 60% de dons et pour 10% de la plume de ses journalistes, un salarié, des journalistes, des consultants, et plusieurs bénévoles de compétences différentes.

On a, dit un auditeur, les médias qu’on mérite et les journaux ne flattent pas toujours nos meilleurs instincts avec des « Une » sensationnelles que dément le contenu.
Il est aussi de notre responsabilité, en tant que citoyens, rappelle  Gilles Vanderpooten, de choisir de consommer un type ou un autre d’information.

Notes de Michèle Rain


N°804 Semaine du 16 au 23 mars 2016

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